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En enfilant ses nouveaux gants en caoutchouc bleu, Ibrahim Bature se souvient que quelques mois plus tôt, il n’était qu’un jeune migrant de plus à Abuja, la capitale du Nigéria. Il gagnait 50 000 nairas par mois (environ 110 dollars), à peine de quoi subvenir à ses besoins et ceux de sa famille restée au village. Mais sa situation lui semblait tout de même meilleure que la vie à Yaba, dans l’État de Katsina au nord du pays. Aujourd’hui, revenu dans son village natal, il travaille dans la nouvelle usine qui s’y est installée en 2020 et gagne trois fois plus d’argent qu’à Abuja.

Ce revirement de situation, il le doit au kilichi, un mets local très apprécié qui trouve ses origines dans le nord désertique du pays.

Comme le biltong sud-africain, le kilichi est une spécialité de viande séchée typique du Nigéria et produite par des entreprises familiales dans les petites villes du Katsina. La viande crue est découpée en fines lamelles, qui sont séchées au soleil, à la merci des mouches, des oiseaux et des poussières emportées par le vent, avant d’être marinées avec des épices (un mélange de piment, de poudre d’arachide, de poivre et de sel connu sous le nom de yaji) et grillées au feu de bois. C’est un travail long et fastidieux qui prend deux à trois jours, voire plus pendant la saison des pluies. La méthode traditionnelle de séchage, outre qu’elle est peu hygiénique, n’est pas durable : pour préparer 100 kilos de kilichi, il faut brûler 20 kilos de bois.

 

ImageSéchage traditionnel du kilichi au soleil. Photo: NEWMAP

Le Nigéria affiche l’un des taux de déforestation les plus élevés au monde : selon Conservation International, le pays a perdu environ 410 100 hectares de couvert forestier par an entre 2005 et 2010. L’abattage des arbres et le brûlage des broussailles accélèrent les processus de dégradation des sols et de désertification déjà à l’œuvre sous l’effet du changement climatique.

Le projet de gestion de l’érosion et des bassins versants au Nigéria (NEWMAP selon l’acronyme anglais), financé par la Banque mondiale, a pour objectif de lutter contre les graves processus d’érosion hydrique des sols qui touchent plus de 90 % du territoire nigérian. Mais quel rapport avec le kilichi ? En raison de l’utilisation de quantités importantes de bois de chauffage et de charbon de bois, les modes de production traditionnels du kilichi contribuent à la déforestation, l’un des principaux facteurs d’aggravation de l’érosion qui constitue une préoccupation nationale majeure, en particulier dans la partie aride du nord du pays.

En 2020, les autorités de l’État de Katsina se sont associées au projet NEWMAP pour promouvoir une méthode durable et innovante de fabrication du kilichi sans charbon de bois ni bois de chauffage. Cette initiative a abouti à la construction d’une unité de production fonctionnant entièrement à l’énergie solaire : dômes de séchage, fours à haut rendement énergétique, extracteurs d’air chaud, système d’éclairage, forage, bureaux. Le nouvel établissement a rapidement offert de nouvelles sources de revenu à la population locale et des emplois aux jeunes qui, sinon, auraient émigré vers les villes d’autres États.

Le témoignage d’Ibrahim Bature reflète l’expérience de beaucoup d’habitants : « C’est la construction de l’usine qui nous a fait revenir au village. Ici je gagne plus de 150 000 nairas (environ 167 dollars) par mois. Je peux aider les autres et nos parents à payer l’école pour les plus jeunes, ce qu’ils ne pouvaient pas faire auparavant et qui a entraîné de nombreux problèmes, en particulier la déscolarisation. »

Une production optimisée

L’usine a permis de réduire le temps de production, qui est passé d’une moyenne de 3-4 jours à 3 heures au plus fort de l’ensoleillement. Pour une capacité quotidienne de transformation de 1 600 kilos (ce qui correspond à la viande de huit vaches environ), soit l’équivalent de deux semaines de travail à 20 producteurs avec la méthode traditionnelle de séchage au soleil. Alors qu’auparavant la production était à peine suffisante pour la consommation locale, le kilichi est désormais exporté vers Kano, Abuja et Lagos. D’autres États comme Kaduna, Zamfara et Adamawa ont pris contact avec l’usine en vue de passer des commandes.

Ai’sha Isa Malumfashi, qui emploie huit jeunes filles, constate l’augmentation de la demande : « Avant le démarrage de l’usine, nous fabriquions 30 kilos de poudre du mélange de piment et d’arachide par jour, mais aujourd’hui nous en produisons jusqu’à 60 kilos. »

Une solution plus hygiénique

Le traitement et le séchage du kilichi dans des dômes à énergie solaire éliminent les inconvénients du séchage en plein air qui expose la viande aux perturbations climatiques (pluie, vents, etc.) et aux risques de contamination (poussières, mouches, oiseaux, et autres). L’amélioration de l’hygiène et du goût du kilichi séché à l’énergie solaire a par ailleurs augmenté sa valeur marchande.

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Traitement final de la viande de bœuf séchée à l’énergie solaire dans des fours à haut rendement. Photo: NEWMAP

De nouvelles perspectives d’emploi

« Certains jeunes avaient quitté leur village pour aller à Abuja et dans d’autres villes où ils occupaient des emplois subalternes, mais dès que l’usine a commencé à fonctionner, ils sont revenus chez eux et ont postulé à un emploi dans l’entreprise. Ils en sont très heureux. Vous voyez, des emplois ont été créés pour les jeunes et l’exode rural a été stoppé. C’est une belle victoire. Aujourd’hui, tout le monde peut gagner sa vie ici », souligne Alhaji Nasiru Hamza, le chef du village de Yaba.

Outre les membres de la coopérative qui en sont les premiers bénéficiaires, bien d’autres personnes ont tiré parti de la création de l’usine : les agents de sécurité, de nettoyage et administratifs récemment embauchés, les femmes qui fabriquent le piment et la poudre d’arachide à domicile, les fournisseurs de matériel d’emballage, les vendeurs de bétail, les vendeurs d’huile, les acheteurs de peaux d’animaux et les détaillants qui vendent le kilichi, plus tous ceux qui viennent s’alimenter en eau au nouveau forage à énergie solaire creusé sur le site.

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Un chef local dans la nouvelle usine de kilichi. Photo: NEWMAP

Autonomisation des femmes

Si les bouchers — des hommes — sont les premiers bénéficiaires, les femmes tirent également des avantages importants de l’usine. C’est ce qu’explique le chef Nasiru Hamza : « La valeur du kwili kwili (un en-cas à base d’arachide), de l’huile d’arachide, du yaji (mélange d’épices) et d’autres produits fabriqués par les femmes a augmenté. Ces produits représentent d’importantes sources de revenus pour ces femmes qui les fournissent aux bouchers. En fait, les femmes sont à la tête de l’ensemble de l’investissement. Certains producteurs de kilichi ont également obtenu des capitaux auprès de leurs épouses. »

Le projet NEWMAP et le ministère de l’Environnement du Katsina espèrent à présent que cette expérience innovante contribuera à réduire la déforestation et qu’elle s’étendra à d’autres régions de l’État. Mais d’ores et déjà, le succès de cette initiative encourage davantage de membres de la communauté Mararrabar Kantara à s’intéresser à la production de kilichi, et davantage de migrants à rentrer chez eux.